Atelier N°3

La dialectique entre Loi et Intellect (Fasal Maqal, Discours décisif, Averroès)

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                §1. Le docteur de la Loi prééminent, juge et savantissime unique de par sa science, Abû l-Walid Muhammad ibn Ahmad Ibn Rushd, a dit : ayant louangé Dieu de toutes les louanges qui Lui sont dues, et appelé la prière et le salut sur Muhammad, Son serviteur élu et Son envoyé, le propos de ce discours est de rechercher, dans la perspective de l’examen juridique, si l’étude de la philosophie et des sciences de la logique est permise par la Loi révélée, ou bien condamnée par elle, ou bien encore prescrite, soit en tant que recommandation, soit en tant qu’obligation. Nous disons donc :

                §2. Si l’acte de philosopher ne consiste en rien d’autre que dans l’examen rationnel des étants, et dans le fait de réfléchir sur eux en tant qu’ils constituent la preuve de l’existence de l’Artisan, c’est-à-dire en tant qu’ils sont analogues à des artefacts – car de fait, c’est dans la seule mesure où l’on en connait la fabrique que les étants constituent une preuve de l’existence de l’Artisan ; et la connaissance de l’Artisan est d’autant plus parfaite qu’est parfaite la connaissance des étants dans leur fabrique ; et si la Révélation recommande bien aux hommes de réfléchir sur les étants et les y encourage, alors il est évident que l’activité désignée sous ce nom de philosophie est, en vertu de la Loi révélée, soit obligatoire, soit recommandée.

                §4. Puisque est donc bien établi que la Révélation déclare obligatoire l’examen des étants au moyen de la raison et de la réflexion sur ceux-ci, et que par ailleurs, réfléchir n’est rien d’autre qu’inférer, extraire l’inconnu du connu – ce en quoi consiste en fait le syllogisme, ou qui s’opère au moyen de lui -, alors nous avons l’obligation de recourir au syllogisme rationnel pour l’examen des étants. Il est évident, en outre, que ce procédé d’examen auquel appelle la Révélation, et qu’elle encourage est nécesssairement celui qui est le plus parfait et qui recourt à l’espèce de syllogisme la plus parfaite, que l’on appelle « démonstration ».

                Averroès, Discours décisif, trad. Marc Geoffroy, Paris, Flammarion, « GF », 1996, §1-4, p.105-107

 

            « §16. Il existe une hiérarchie des natures humaines pour ce qui est de l’assentiment : certains hommes assentent par l’effet de la démonstration ; d’autres assentent par l’effet des arguments dialectiques, d’un assentiment similaire à celui de l’homme de la démonstration, car leurs natures ne les disposent pas à davantage ; d’autres enfin assentent par l’effet des arguments rhétoriques, d’un assentiment similaire à celui que donne l’homme de démonstration aux arguments démonstratifs.

                §17. Ainsi, comme notre divin texte révélé appelle les hommes en leur présentant ces trois méthodes, il doit nécessairement produire l’assentiment da la totalité des hommes, excepté ceux qui le désavouent en parole par obstination, ou de ceux dans l’esprit desquels la validité des méthodes qui y sont mises en œuvre pour appeler à connaitre Dieu – exalté soit-Il – ne s’est pas établie, du fait d’une négligence imputable à eux-mêmes. C’est pourquoi la mission du Prophète – sur lui soit la paix – possède cette particularité d’avoir été adressée à tout homme, blanc et noir : parce que la révélation apportée par lui comprend l’ensemble des méthodes par lesquelles on connait Dieu – exalté soit-Il. Ceci est d’ailleurs explicitement dit dans ce verset : « Appelle les hommes dans le chemin de ton Seigneur, par la sagesse et la belle exhortation ; et dispute avec eux de la meilleure manière. »

                §18. Puisque donc cette révélation est la vérité, et qu’elle appelle à exercer l’examen rationnel qui assure la connaissance de la vérité, alors nous, musulmans, savons de science certaine que l’examen des étants par la démonstration n’entrainera nulle contradiction avec les enseignements apportés par le texte révélé : car la vérité ne peut être contraire à la vérité, mais elle s’accorde avec elle et témoigne en sa faveur. »

                Averroès, Discours décisif, trad. Marc Geoffroy, Paris, Flammarion, « GF », 1996, §16-18, p.117-119

 

                « Et si quelqu’un demande : puisque la Révélation n’a expliqué aux gens de la foule ni que Dieu est un corps, ni qu’Il n’est pas un corps, que peut-on bien leur répondre s’ils demandent « Qu’est-ce que Dieu ? » Car, enfin, il est bien naturel qu’un humain se pose la question, il ne peut guère s’en débarrasser. Et puis les gens de la foule ne sont pas convaincus non plus si on leur dit à propos de cet Etre, dont ils ont préalablement reconnu l’existence, qu’Il n’a pas de quiddité puisque ce qui n’a pas de quiddité n’a pas d’essence ! Nous disons que ce qu’il faut leur répondre, c’est ce que répond la Révélation. Il faut donc leur ire que Dieu est lumière, car c’est la qualification que Dieu Lui-même s’est attribuée dans son Livre précieux, usant d’une image de celles qui désignent une chose par une autre analogue à l’essence de la première. C’est l’énoncé divin « Dieu est la lumière des cieux et de la terre ». 

                Averroès, Le Dévoilement des méthodes de démonstration des dogmes de la religion musulmane, in L’Islam et la raison, trad. Marc Geoffroy, Paris, Flammarion, « GF », 2000, p.128-129

 

                Extrait de la question IIIe, métaphysique (éd. Bouyges, p.207-225)

                « Celui qui tient à s’engager dans l’étude de ces questions, il lui convient de savoir qu’il existe de nombreux faits établis dans les sciences théoriques qui, s’ils étaient confrontés au point de vue immédiat et à l’opinion que la foule a de la question, seraient, relativement à cela, tout à fait semblables à des choses que peut apercevoir un dormeur durant son sommeil, tout comme le dit Al-Ghazali ! Et nombre de ces choses ne reposent pas même sur des prémisses qui seraient, elles, de l’ordre des prémisses concevables par la foule, qui seraient persuasives pour la foule [lorsque celle-ci réfléchirait] à ces idées ; dont il est au contraire impossible qu’elles suscitent chez quiconque quelque persuasion que ce soit, mais dont on ne peut acquérir qu’une certitude, si l’on a procédé pour les connaitre selon la méthode de la certitude. Ainsi, dirait-on à la foule, ou même à des gens d’un niveau de discours (kalam) plus élevé que cela que le soleil, qui parait, lorsqu’on le voit, de la taille d’un pied, est en fait à peu près cent soixante-dix fois plus grand que la terre, que les gens trouveraient cela impossible. Ceux qui imagineraient cela se feraient l’impression de rêver, et il nous serait impossible de les en persuader en usant de prémisses auxquelles ils pourraient assentir peu de temps après en un temps raisonnable. Il n’est au contraire d’autre moyen d’accéder à une science comme celle-ci que la méthode de la démonstration, pour ceux qui ont emprunté cette méthode. »

                Averroès, L’incohérence de l’incohérence, in L’Islam et la raison, trad. Marc Geoffroy, Paris, Flammarion, « GF », 2000, p.167-168

 

 

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