Atelier N°2

La quête spirituelle de Hayy Ibn Yaqzân (Le philosophe autodidacte, Ibn Tufayl)

Revoir cet atelier

Informations complémentaires

Ouvrages de référence :

  • "Ibn Tufayl, Le Philosophe autodidacte", trad. Léon Gauthier, révision par Séverine Auffrey et Ghassan Ferzli, Mille et une nuits, 1999.

    Si tu veux une comparaison qui te fasse clairement saisir la différence entre la perception ainsi comprise et la perception telle qu’on l’entend communément, imagine-toi un aveugle-né, doué cependant d’un heureux naturel, d’une intelligence vive et ferme, d’une mémoire sure, d’un esprit droit. Il aurait grandi depuis sa naissance dans une cité où il n’aurait cessé d’apprendre, au moyen des sens qui lui restent, à connaitre individuellement les habitants, de nombreuses espèces d’êtres vivants ou inanimés, à connaitre les rues de la ville, ses ruelles, ses maisons, ses marchés, de manière à être en état de parcourir la ville sans guide et de reconnaitre sur-le-champ tous ceux qu’il rencontre. Seules les couleurs ne lui seraient connues que par les explications des noms qu’elles portent et par certaines définitions qui les désignent.
    Suppose qu’à ce point les yeux s’ouvrent, qu’il recouvre la vue, qu’il parcoure toute la ville et qu’il en fasse le tour : il n’y trouvera aucun objet différent de l’idée qu’il s’en faisait, il n’y rencontrera rien qu’il ne reconnaisse, il trouvera les couleurs conformes aux descriptions qu’on lui en a données, et il n’y aura dans tout cela de nouveau pour lui-même que deux choses importantes, dont l’une est la conséquence de l’autre : une clarté, un éclat plus grand et une grande volupté.
    L’état des hommes de pensée qui ne sont pas arrivés à la phase de la familiarité avec Dieu, c’est le premier état de l’aveugle.
    Ibn Tufayl, Le philosophe autodidacte, trad. Léon Gauthier, révision par Séverine Auffrey et Ghassan Ferzli, Mille et une nuits, 1999, p.10-11

    Le corps entier lui parut alors vil et sans valeur auprès de cette chose qui, selon sa conviction, y demeurait un temps et le quittait ensuite. Il concentra donc sa pensée sur cette seule chose, se demandant ce qu’elle était, comment elle était, qu’est-ce qui l’avait attachée à ce corps, où elle s’en était allée, par quelle issue elle était passée en sortant du corps, ou bien quelle cause lui avait rendu le corps assez odieux pour s’en séparer, dans le cas d’un départ volontaire. Il se répandit en réflexions sur toutes ces questions, oubliant le corps et l’écartant de sa pensée. Il comprit que sa mère, celle qui avait eu pour lui de l’attachement et qui l’avait allaité, n’était pas ce corps inerte mais cette chose disparue. C’est d’elle qu’émanaient tous ces actes. Pour cette chose-là, tout ce corps n’était qu’une sorte d’instrument comparable aux bâtons que lui-même s’était préparés pour combattre les bêtes. Son affection se détourna alors du corps pour se porter sur le maitre et le moteur du corps, et il n’eut plus d’amour que pour lui seul.
    Ibn Tufayl, Le philosophe autodidacte, trad. Léon Gauthier, révision par Séverine Auffrey et Ghassan Ferzli, Mille et une nuits, 1999, p.49
    Il entreprit donc d’éliminer de son âme tous ces attributs [corporels], puisqu’aucun ne convenait à l’état vers lequel il tendait désormais. Il se résolut donc à demeurer immobile dans le fond de sa caverne, tête baissée, paupières closes, s’abstrayant des objets sensibles et des facultés corporelles, concentrant ses préoccupations et ses pensées uniquement sur l’être nécessaire, sans lui associer rien d’autre. Dès que l’image de quelque autre objet s’offrait à lui, il l’écartait énergétiquement de son imagination et la chassait. Il s’entraina à cet exercice et y travailla longtemps. Il lui arrivait de passer plusieurs jours sans manger et sans bouger. Au plus fort de cette lutte, parfois disparaissaient de sa mémoire et de sa pensée toutes les choses autres que son essence propre. Mais tandis qu’il était plongé dans l’intuition de l’être véritable et nécessaire, sa propre essence ne disparaissait pas, et il s’en affligeait, sachant que c’était là un mélange dans l’intuition pure et une dispersion de l’attention. Il persévéra donc dans ses efforts pour arriver à l’évanouissement de la conscience de soi, à l’absorption dans l’intuition pure de l’être véritable.
    Enfin, il y parvint. Tout disparut de sa pensée et de sa mémoire : les cieux, la terre et tout ce qui se tient dans leur intervalle, toutes formes spirituelles, toutes facultés corporelles, toutes facultés séparées de toute matières, à savoir les essences qui ont l’idée de l’être véritable. Et sa propre essence disparut avec toutes ces essences. Tout cela s’évanouit, se dissipa comme des atomes disséminés. Il ne resta que l’Unique, le véritable, l’Etre permanent lui disant dans sa parole – qu’il n’est rien de surajouté à son essence : « A qui la souveraineté appartient-elle à cette heure ? Au Dieu unique et irrésistible.
    Ibn Tufayl, Le philosophe autodidacte, trad. Léon Gauthier, révision par Séverine Auffrey et Ghassan Ferzli, Mille et une nuits, 1999, p.108-109
    
    Hayy Ibn Yaqzân entreprit donc de les instruire et de leur révéler les secrets de la sagesse. Mais à peine s’était-il élevé quelque peu au-dessus du sens exotérique pour aborder certaines vérités contraires à leurs préjugés qu’ils commencèrent à se retirer de lui : leurs âmes répugnaient aux doctrines qu’il apportait.
    […] Pourtant, ils étaient amis du bien et désireux du vrai ; mais par suite de leur infirmité naturelle, ils ne poursuivaient pas le vrai par la voie requise, ne le prenaient pas du côté qu’il fallait, et au lieu de s’adresser à la bonne porte, ils cherchaient à le connaitre par la voie des autorités. Il désespéra de les corriger et perdit tout espoir de les convaincre.
    Il se rendit donc auprès de Salâmân et de ses compagnons, leur présenta ses excuses pour les discours qu’il leur avait tenus et s’en rétracta. Il leur déclara qu’il pensait désormais comme eux, que leur norme était la sienne. Il leur recommanda de continuer à observer rigoureusement les démarcations de la loi divine et les pratiques extérieures, d’approfondir le moins possible les choses qui ne les regardaient pas, de croire sans résistance aux passages ambigus des textes sacrés, de se détourner des hérésies et des opinions personnelles, de se régler sur les vertueux ancêtres et de refuser les nouveautés. Il leur recommanda d’éviter l’indifférence de la grande masse pour la loi religieuse, son attachement au monde, et il les adjura de se tenir en garde contre cet égarement.
    […] Hayy Ibn Yaqzân s’efforça de revenir à sa station sublime par les mêmes moyens qu’autrefois. Il ne tarda pas à y réussir ; et Asâl l’imita si bien qu’il atteignit presque le même niveau. Et ils adorèrent Dieu tous les deux dans cette ile jusqu’à leur mort.
    Ibn Tufayl, Le philosophe autodidacte, trad. Léon Gauthier, révision par Séverine Auffrey et Ghassan Ferzli, Mille et une nuits, 1999, p.135-139

Nos réseaux sociaux :

Mise à jour du site :

le 22/05/2017 à 16::37

Nombre de visites :

Version imprimable Version imprimable | Plan du site
© Centre Culturel du Monde Arabe